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Dénommé l’arbre de fer, ou encore l’arbre des femmes,
l’arganier est une espèce xéro-thermophile qui
appartient à la famille tropicale des Sapotacées, dont
elle est, au Maroc, la seule représentante
septentrionale dans la région méditerranéenne.
Argania spinosa est un arbre multi-usage
(forestier-fruitier-fourrager), endémique du Sud-Ouest
du Maroc atlasique dont il peuple l’essentiel des
paysages arides aux brumes fréquentes et leur imprime
une physionomie bien particulière qui est celle de la
forêt dite trouée. Son aire principale est
habituellement donnée par les auteurs entre les
embouchures de l’oued Tensift au nord et de l’oued Souss
au sud, entre 29º et 32º de latitude N, soit une contrée
qui s’étend grossièrement depuis Essaouira au nord
jusqu’à Tiznit au sud. Le recensement donne environ 20
millions d’arbres qui couvrent irrégulièrement des
régions caractérisées par des conditions difficiles qui
sont celles de l’aridité, du climat, de l’irrégularité
topographique, de la diversité pédologique et de la
rareté de l’eau. Incontournable des lieux, on le
rencontre sauvage en forêt claire de l’arrière-pays
montagneux ou cultivé dans les plaines et sur le
littoral océanique. À la frontière de l’aride et écran
vert en marge du Sahara, cet écosystème original a subi
depuis une centaine d’années une perte de la moitié de
sa surface (d’un million et demi d’hectares au début du
XXe siècle, il n’en reste que 800 000 aujourd’hui), sous
des effets cumulés à la fois anthropiques (surpâturage
et déboisement) et climatiques (sécheresse,
désertification). On doit à l’arganier la célèbre huile
d’argan aux qualités intrinsèques, objet d’une récente
valorisation sur laquelle il y aurait beaucoup à dire.
Comme l’arganier s’avère être tout autant victime de
l’érosion des sols que son meilleur remède, la
problématique consiste à en ralentir l’éradication.
Des arganiers loin de l’arganeraie
Quelques formations d’arganiers ont été recensés à
l’extérieur de leur région habituelle du Grand Souss,
témoignant de ce que pouvait être la répartition
originelle. Ces localisations se situent à l’est de
Rabat, près de Tsili dans la vallée de l’oued Grou (50
hectares), entre Taza et Oujda dans les monts de Debdou
et enfin à l’ouest d’Oujda dans les monts de Beni-Snassen
(200 ha). Les deux dernières stations s’encartent dans
la région de l’Oriental, frontalière avec l’Algérie Il
est intéressant de remarquer que cette écorégion typique
des Hauts plateaux mitoyens de l’Atlas Tellien, située à
presque 1000 km à l’opposée diagonale de la région du
Souss, est loin d’être sous l’influence océanique
habituellement donnée comme favorable à cette essence.
Dans cette même région de l’Oriental, nous avons relevé
entre El Aïoun et Jerada, au sud d’Oujda, la présence
d’un îlot d’arganiers de quelques hectares perdu dans
une zone collinéenne recouverte d’alfa, grande graminée
steppicole et pastorale. Il ne s’agit probablement pas
d’une première botanique mais cette localité ne semble
pas citée dans les travaux publiés. L’intérêt de cette
pseudo découverte réside surtout dans le piètre état de
conservation d’un arbre que l’on dit providentiel. Si la
situation des proches stations des monts de Beni-Snassen
est déjà calamiteuse, avec des arbres chétifs et mal
traités, que dire des pauvres sujets d’El Aïoun !
Abroutis par la dent séculaire du cheptel, stressés,
torturés, amputés, nanifiés... ! Cet arbre qui peut
atteindre la taille d’un vieux chêne n’est ici et sans
exception qu’un « rocher vert », prostré et tapissant.
Aucun spécimen ne présente un port normal. Le biotope
est une nappe alfatière à perte de vue. À l’exception
d’un faible saupoudrage très épars de genévriers
oxycèdres et de thuyas de Berbérie, aucun autre arbre ne
s’y montre à l’exception de splendides pistachiers de
l’Atlas ornant les bermes de routes, respectés parce que
maraboutiques (vive le sacré, le vrai !).
La question ne se fait pas attendre : ne pourrait-on pas
mieux traiter ces arganeraies résiduelles et disjointes,
ces précieux témoins d’un paléo-peuplement ?
Refoulé consécutivement aux glaciations du Quaternaire
dans le Sud-Ouest de la Berbérie, à l’extrême Nord-Ouest
du continent africain, l’arganier couvrait
originellement un territoire nettement plus vaste. Il en
demeure encore quelques témoins subfossiles permettant
d’en comprendre la chorologie. Ils semblent non
seulement n’intéresser personne, mais qui plus est être
victimes d’un lamentable acharnement. Les écosystèmes du
monde arabe sont tous anéantis par un pastoralisme
ravageur et abusif, et les pâturages d’alfa n’y font pas
exception. Il y a 3 millions d’hectares de nappe
alfatière au Maroc et ces quelques hectares peuplés du
rarissime arganier doivent donc aussi être saccagés par
un parcours sédentaire et répétitif du cheptel
riverain ?! Otages d’une filière ovine de rente, es
bergers sont de plus en plus gardiens d’une surcharge
pastorale sans commune mesure avec la capacité locale de
régénération et vivent dans l’urgence. Il n’est certes
pas de notre propos d’accuser de cécité écologique des
gens responsables mais non coupables de la dégradation
des écosystèmes. Mais les autorités de tutelle en charge
et qui se réclament désormais vertueusement d’un souci
de durabilité dans leur gouvernance devraient se
préoccuper de mettre sous cloche de telles formations
biopatrimoniales et remarquables. Il serait grand temps
de vénérer les beaux restes, y compris dans les pays
émergents. En cas contraire, nous aurions comme
l’impression que les magots budgétaires apportés par la
communauté internationale au nom d’une lutte planétaire
contre la désertification sont engloutis dans les
frasques d’une fonction pas seulement publique. Mais ce
n’est, sans doute, que l’injuste invective d’un
naturaliste outré par le peu de respect porté à la
Nature !
En tout cas, n’importe où ailleurs, la présence inopinée
d’un tel endémique serait fierté nationale, protégée,
mise sous cloche, les gestionnaires du biopatrimoine
entretiendraient ces arbres comme la prunelle de leurs
yeux, et les riverains auraient une autre éthique que
celle de les bousiller en les faisant pâturer depuis des
lustres par leurs satanés troupeaux. En quoi
consisterait le programme de sauvegarde ici
déficitaire ? En quelques rouleaux de barbelés et en la
surveillance d’un garde qui, au lieu de survivre de la
petite corruption ordinaire, serait correctement
rétribué pour assurer sa mission. Mais il s’agit d’opter
pour un changement de mentalité, et c’est peut-être trop
demandé.
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